TICOYA

En 2012, le village amazonien de Puerto Nariño devient la première destination certifiée « tourisme durable » de Colombie. Six ans plus tard, il enregistre une affluence de 42 000 touristes à l’année en provenance du monde entier, qui tombent sous le charme de cette localité paradisiaque lovée dans une végétation luxuriante, offrant structures hôtelières éco-responsables et imposant un tri des déchets rigoureux.

 

Mais le label vert est entaché d’une réalité imperceptible pour le voyageur de passage, car le resguardo (réserve) Ticoya, où se trouve Puerto Nariño, fait partie des grands oubliés de l’État colombien. Si une grande quantité de pesos est effectivement injectée pour satisfaire l’appétit touristique, seuls s’enrichissent les investisseurs étrangers. Par ailleurs, l’anthropisation menace un peu plus chaque année la biodiversité, nuisant au renouvellement des espèces terrestres et fluviales. Du fait de sa localisation au cœur du « trapèze amazonien », zone de triple frontière entre la Colombie, le Pérou et le Brésil, ce territoire subit également un intense trafic de bois et de faune.

 

Les Tikuna, Yagua et Cocama font face à la destruction de leur environnement et à la fragilisation de leur patrimoine culturel. Leur savoir ancestral en matière de gestion des milieux étant nié par la société majoritaire, ils s’organisent pour défendre une vision du monde profondément respectueuse du vivant.

 

 

Photographies et textes de Lila Akal

Créé en 1990, le resguardo Ticoya est composé à 95 % de populations autochtones, appartenant à trois ethnies : Tikuna, Cocama et Yagua.

La nouvelle manne amenée par le tourisme ne nourrit qu’une poignée d’investisseurs venus de l’extérieur. Les 5 % de non-Amérindiens du resguardo, les « colons », sont donc les seuls à profiter des retombées économiques du tourisme, détenant non seulement tous les commerces, structures d’hébergement et restaurants, mais également tous les postes administratifs clés.

 

Par ailleurs, ces colons voient d’un mauvais œil l’émancipation des communautés autochtones. Ils n’hésitent pas à entraver les initiatives destinées à protéger les terres ancestrales et les ressources naturelles que ces populations ont toujours défendues.

Le resguardo affiche un taux de mortalité prématurée élevé, notamment chez les enfants et les femmes en couche, du fait de l’absence ou de la mauvaise qualité des services de santé. En effet, l’unique structure hospitalière est pratiquement dépourvue d’équipements et de médicaments. Le seul hôpital réellement opérationnel se trouve à Leticia, capitale du département, mais n’est accessible qu’au prix d’une traversée à bord d’un bateau motorisé, souvent inaccessible pour les populations, y compris en cas d’urgence vitale.

 

Par ailleurs, l’épuisement des ressources alimentaires, associée à des possibilités d’emploi quasi-inexistantes et à un intense narcotrafic avec le Pérou, sont autant de voies conduisant les jeunes générations vers la toxicomanie et l’alcoolisme. Des fléaux qui engendrent, à leur tour, leur lot de violences et de faits de corruption au sein de la réserve.

L’essor des activités humaines occasionne des dégâts considérables sur l’environnement du resguardo, qui subit déforestation, pollution fluviale et disparition du gibier et des ressources de la pêche.

La Colombie est l’un des pays affichant les taux de déforestation les plus élevés au monde. Elle accuse une perte de 3,29 millions d’hectares entre 2001 et 2016, soit l’équivalent de la surface de l’Inde.

 

Près de 30 % du resguardo Ticoya souffrent de déforestation, en grande partie illégale. La proximité avec le Brésil et le Pérou est un facteur aggravant, car les trafiquants des pays voisins, en raison de la distance extrêmement réduite qui les sépare du resguardo, se servent massivement en bois sur ses terres, sans que les gouvernements respectifs n’interviennent.

 

Le bois est parfois abattu légalement, avec permis en bonne et due forme. Mais les forestiers « maquillent » les cargaisons, qui contiennent en réalité des espèces protégées, ou encore opèrent dans des zones interdites grâce au versement de pots-de-vin. Ce bois destiné au commerce à grande échelle est en grande partie exporté vers l’Europe.

 

En réponse à l’ensemble des menaces qui pèsent sur leurs territoires, les trois peuples autochtones du resguardo se sont rassemblés et organisés, de manière à défendre leur « plan de vida » (« plan de vie »), un ensemble de lignes directrices destinées à protéger non seulement leur milieu et les espèces avec qui ils cohabitent, mais également leurs connaissances et leurs savoir-faire ancestraux.

 

Forts d’une cosmogonie respectueuse du vivant sous toutes ses formes, d’une manière d’être au monde reposant sur un usage raisonné de la terre et des ressources alimentaires qu’elle offre, les peuples autochtones de Ticoya mettent aujourd’hui en œuvre des projets leur permettant de sauvegarder leurs territoires et leurs coutumes face à tous les agents de l’extérieur qui tentent d’imposer leurs règles. Ils ré-apprennent aux jeunes générations leurs traditions, leurs langues et leurs mythes, afin de garantir leur permanence.