RÍO VENENO

Sur la quasi-totalité de son cours, le Caquetá coule en « zone rouge » selon la dénomination du gouvernement colombien, et est l’objet de nombreuses convoitises, auxquelles l’abandon étatique laisse le champ libre. Ici, branches dissidentes des FARC, orpailleurs illégaux et narcotrafiquants dictent leurs propres règles. Des règles toutes orientées par une même quête, celle de l’or, cette denrée maudite qui entraîna la chute des civilisations précolombiennes et la mort de nombreuses cultures amérindiennes. 

 

Plusieurs siècles après que la fièvre aurifère se soit emparée des premiers colons européens, la recherche du métal précieux continue d’empoisonner le Caquetá. Dans le resguardo (territoire autochtone) de Los Monos, les Murui, ethnie ayant déjà été classée « en voie d’extinction » par la Cour constitutionnelle colombienne en 2009, font face à la mort prématurée des anciens et à la recrudescence de naissances d’enfants malformés, présentant d’importants troubles mentaux et une espérance de vie écourtée. 

 

 

Photographies, textes et extraits des journaux de Lila Akal

Je pose le pied sur l’embarcadère de La Tagua, centre névralgique de nombreux trafics et dernier point de civilisation avant la réserve de Los Monos, située à trois jours de bateau. En fait de ville, La Tagua est à peine plus qu’un quai, grouillant d’hommes au regard peu amène, qui vont et viennent en se vociférant instructions ou grossièretés, chargés de sacs et de barils, attachant et détachant des bateaux. Je dépasse le quai lugubre et me fraie un chemin au milieu de ses enfants des rues, de ses femmes aux tenues aguichantes dévoilant un embonpoint manifeste et de ses hommes à l’œil torve. Et, je le sais depuis peu, de ses indicateurs de la guérilla et de la mafia locale. Qui se trouvent sûrement parmi ceux précédemment mentionnés.

L’extraction d’or illégale est la première source de pollution du Caquetá. Ce métal lourd est utilisé par les orpailleurs illégaux lors du processus dit de lessivage, afin de séparer les paillettes d’or des autres minéraux.

Déversée dans le fleuve et dans les sols en grande quantité, cette substance toxique pénètre dans les organismes des poissons, végétaux et petits mammifères qui, à leur tour, sont ingérés par les humains.

 

La contamination du fleuve a de graves conséquences sur la santé des populations, dont le régime alimentaire est principalement basé sur la pêche. Elles peinent en certaines saisons à trouver d’autres apports protéiques, notamment du fait de l’appauvrissement de la biodiversité terrestre.

Les orpailleurs comme les narcotrafiquants sont tenus de payer un impôt sur la manne qu’ils tirent du fleuve ou des champs de coca aux véritables maîtres de la zone : les branches dissidentes des FARC. Le fait est qu’ils n’ont aujourd’hui que deux sources de financement possibles : l’or ou la coca. Les prix de cette dernière denrée sont d’ailleurs fixés par la guérilla, qui prélève sa dîme sur les revenus du narcotrafic et de l’extraction d’or illégale. De fait, s’attaquer à l’un des maillons de ce régime reposant uniquement sur des activités illégales, parfois avec l’appui de politiques locaux, revient à déclarer la guerre aux FARC. Ni plus ni moins.

Nous arrivons dans un lieu dont les contours s’esquissent faiblement sous le faisceau des lampes. Je distingue les masses sombres des pirogues amarrées côte à côte, puis, au second plan, le flanc d’une colline. Les silhouettes de mes compagnons me guident jusqu’à la maloca. À l’intérieur, l’atmosphère, silencieuse, n’est rythmée que par le son tellurien et régulier d’un grand pilon qu’un homme abat dans un baril de poudre de coca. C’est l’heure de la charla, la séance de palabres nocturnes. Lorsqu’il termine, dans le silence qui vient de tomber, une sorte de rugissement contenu émane de l’un des caciques, auquel répondent en chœur les autres participants à ce rituel quotidien.

« Si tu savais le nombre de choses qui se passent dans la forêt. » Je ne sais plus comment nous sommes arrivées sur ce terrain, entre deux tubercules à éplucher. Adivelia me parle de ces esprits qui enlèvent femmes et enfants en prenant une apparence humaine. « Quand tu as un doute, demande-leur d’enlever leurs chaussures, ils n’arrivent pas à transformer leurs pieds. Si c’est un esprit, il aura gardé ses pieds d’animal. »

J’écoute Jairo et Yesid m’expliquer, l’un après l’autre, les ravages causés par le mercure : l'appauvrissement des sols, l'empoisonnement de la vie aquatique, l’apparition de maladies inconnues, contre lesquelles la médecine ancestrale n’est d’aucun recours, les anciens couverts de taches argentées, luttant contre des pathologies aux multiples symptômes, les paralysies, les tremblements, les enfants sans langue, aveugles, aux pieds bots ou aux capacités cognitives atrophiées, dont l’espérance de vie ne leur permet guère d’atteindre plus de quinze ou seize printemps... Mais aussi la stratégie de survie qu’ils ont dû déployer pour éviter un massacre, les pactes avec les orpailleurs et la guérilla, ces fantômes qui apparaissent parfois au détour du fleuve ou cachés entre les piliers d'une habitation. Pour maintenir un statu quo

J’affectionne particulièrement le commencement de la nuit, lorsque je me dévêts pour me jeter dans la rivière. Une fois que les autres femmes et leurs enfants ont repris le chemin du village, je reste parfois longtemps dans ces eaux mouvantes, qui sortent de la forêt pour s’y jeter à nouveau, contournant le flanc de la colline qui les surplombe. Entièrement immergée, je noie mes pensées dans la contemplation d’un ciel violine sur lequel se détachent les contours des frondaisons, qui esquissent un ondoyant ballet d’ombres chinoises devant la lune.

Très difficile à éliminer par l’organisme, le mercure attaque le système nerveux central, provoquant de graves troubles neurologiques. À terme, il entraîne des désordres psychomoteurs, des dysfonctionnements cognitifs, des maladies du système digestif et autres pathologies affectant divers organes, muscles et tissus graisseux.

Chez les femmes enceintes, le mercure met en péril le développement du foetus. Les populations de cette partie de l’Amazonie voient naître une proportion anormalement élevée d’enfants aveugles, présentant des malformations (au niveau des membres, des yeux, de la langue,...), le syndrome de Down et autres troubles psychomoteurs lourds et incurables. Beaucoup d’entre eux ne dépassent pas l’âge de l’adolescence.

À Los Monos, on ne sait rien des services publics, des affaires du gouvernement et de la vie urbaine, si ce n’est par le biais d’un écran de télévision, alimenté deux heures par jour par le vrombissement d’un générateur à essence. Les conséquences de l’abandon étatique ne se limitent pas à la santé des populations : l’éducation et la gestion de l’environnement apportent leur lot de défis à surmonter au quotidien. Un combat silencieux, dans un territoire oublié de tous. 

Le mercure est une menace pour la biodiversité de l’Amazonie dans son intégralité, susceptible, à terme, de perturber gravement l’équilibre déjà fragilisé de l’un des biomes les plus importants de la planète.

 

Outre les conséquences sanitaires, la pollution des sols et des nappes phréatiques entraîne un phénomène de désertification, caractérisé par l’apparition de sols sableux. Parfois déjà appauvris par les activités d’extraction, ces sols ne permettent plus à la végétation de renaître.

 

La Colombie est le second pays enregistrant la plus forte contamination au mercure de ses ressources hydriques au monde.

 

On estime aujourd’hui à plus de 600 000 le nombre d’orpailleurs illégaux sévissant dans l’ensemble du bassin amazonien.


« Anthropologue de formation préoccupée par les questions des droits des minorités, bafoués allègrement et à tous les niveaux par les gouvernements et pourtant seuls garants de la défense d’une altérité qui se meure, Lila Akal construit des reportages photographiques qui concilient l’urgence de la cause, le drame de la situation avec l’émerveillement et la beauté que représentent ces terres encore sauvages habitées par des populations dont la pensée, les coutumes, la façon d’être au monde et d’interagir avec représentent un trésor à sauvegarder.

[...]

 

Pour un temps témoin privilégié de la vie qui s’écoule là-bas, l’objectif de Lila AKAL fraie avec la lumière, joue avec le cadre, tout en documentant de façon rigoureuse. Il recompose ainsi une architecture au cœur des frondaisons, capte la magie et le mystère contenus au cœur de gestes quotidiens, englobe ses sujets d’un regard bienveillant plein d’acuité tout en évitant soigneusement les stéréotypes et images fantasmées.

 

L’équilibre permanent des compositions, le saisissement de l’éphémère, ce fragile entre-deux, et de toutes les nuances de lumières et de formes qui coexistent dans ces espaces luxuriants et insaisissables nous propulsent dans un temps qui se sépare de sa temporalité, faisant de ces photographies des capsules, des lieux de passage où il est bon de se perdre.

 

Portant un regard sensible et inspiré sur un territoire à la majesté ébréchée, le travail de Lila Akal invite à une forme de recueillement et d’attention particulières, de celles qui nous donnent accès à un autre monde... »

 

 

Galerie Myriagone

Exposition Río Veneno