LA VALLÉE DU PARDON

Logée dans les contreforts des Andes colombiennes, la Vallée de Sibundoy, dans le département du Putumayo, est le territoire des Kamëntšá et des Inga. Classés « en voie d’extinction » par la Cour constitutionnelle colombienne en 2009, ces deux peuples appartenant à l’ensemble culturel andino-amazonien affichent leur volonté de défendre non seulement leurs traditions ancestrales, mais également l’intégrité de leurs terres, maintes fois menacée depuis la conquête espagnole.

 

Aujourd’hui, face à une pression constante imposée par des entreprises minières étrangères, elles-mêmes bénéficiant de l’appui du gouvernement, les ethnies autochtones de la vallée font en sorte d’attirer l’attention du monde entier sur leur cause. Alors que la Colombie tente de se reconstruire suite à un accord de désarmement conclu avec les FARC et obtenu dans la douleur, les Kamëntšá incarnent une autre approche de la paix, inclusive et respectueuse de notre planète.

 

Lors du Bëtscnaté, « Jour du Pardon » en langue kamëntšá, leur célébration de la nouvelle année, ils appellent ensemble toutes les communautés du monde à se réunir autour d’une même table et d’un même but : sauver ce qui peut encore l’être sur notre planète.

 

L’année 2019 aura également été marquée par un mouvement de protestation massif né dans le sud-ouest colombien, la « minga », au sein duquel les populations autochtones, aux côtés de communautés afrodescendantes et paysannes, s’unissent pour défendre leurs droits et leurs territoires.

 

 

Photographies et textes de Lila Akal

D’après les chroniques espagnoles datant de l’époque de la colonisation, la Vallée de Sibundoy compte environ 9000 autochtones en 1558. Ce chiffre tombera à 1600 moins de 30 ans plus tard, jusqu’à atteindre 150 personnes en 1691...

 

Le XXe siècle, quant à lui, est à l’image de l’histoire douloureuse de la Colombie, faite de guérillas et d’incursions de groupes paramilitaires et narcotrafiquants, à l’origine de nombreuses exactions. Toutefois, en dépit des persécutions, assassinats, séquestrations, recrutements sous contrainte et déplacements forcés, les Kamëntšá et les Inga n’ont pas renoncé à défendre leur territoire et leur vision du monde.

Comme de nombreuses nations amérindiennes, les Kamëntšá revendiquent un rôle ancestral de gardiens de la planète, forts d’un savoir inestimable en matière de protection de la terre et des ressources naturelles.

 

Par ailleurs, leur peuple incarne depuis des siècles une pensée inclusive et réconciliatrice, dont les conceptions et coutumes s’articulent autour d’une notion centrale : l’harmonie. Harmonie entre les peuples, entre les religions, entre les différents représentants du vivant.

Le Bëtscnaté symbolise pour les peuples autochtones du Haut Putumayo le commencement d’une nouvelle année. Les participants remercient la « Terre Mère » pour ce qu’elle leur a offert au cours des douze mois qui se sont écoulés. C’est également pour les communautés l’occasion de réitérer leur volonté de protéger cette planète et de préserver l’harmonie entre tous les éléments de notre monde.

 

À l’instar de nombreuses pratiques rituelles d’Amérique latine, ce carnaval illustre le syncrétisme propre au continent, entre spiritualités précolombiennes et religion catholique : tandis que rituels et offrandes sont adressés à la terre nourricière, l’icône de la vierge est omniprésente, et les festivités s’achèvent le premier jour du Carême.

Le département du Putumayo fait partie des « districts miniers » de Colombie. Un statut offrant de nombreuses dérogations aux industries extractives.

Aujourd’hui, les concessions détenues par les compagnies pétrolières, notamment, recouvrent et confisquent 70 % des territoires ancestraux des peuples autochtones du Putumayo.

 

Conscients de la nécessité de protéger leurs savoirs, leurs valeurs et leur mode de vie, les Kamëntšá réclament en 2013 la mise en place d'un plan de sauvegarde de leur peuple et de leur territoire ancestral, par le biais duquel ils demandent le respect de leur intégrité territoriale, un renforcement de leur autonomie, la mise en place de mécanismes de consultation respectueux de la volonté et des fondamentaux culturels de leurs communautés, ainsi qu'une plus grande attention de l’État sur le plan social et judiciaire.

 

Les années 2019 et 2020 auront également été marquées par un mouvement de protestation massif né dans le sud-ouest colombien, la « minga », au sein duquel les populations autochtones, aux côtés de communautés afrodescendantes et paysannes, s’unissent pour défendre leurs droits et leurs territoires.

Le nouveau Plan National de Développement (2018-2022) porté par le gouvernement du président Duque projette, entre autres, d’étendre l’emprise des industries minières et pétrolières sur l’ensemble du territoire, en donnant le feu vert à l’utilisation de la très nocive technique du fracking, ou fracturation hydraulique.

 

Un jugement de février 2019 a par ailleurs déclaré inutile le processus de consultation préalable des populations concernées, auparavant obligatoire, pour toute activité impliquant l’usage des sous-sols.

 

Face à ces nouvelles attaques et au désastre écologique mondial annoncé, les peuples autochtones proposent de partager leur conception du vivant et leur usage raisonné des ressources, s’appuyant sur des enseignements plurimillénaires et une vision résolument durable de la planète.